Décoloniser notre compréhension des réalités des femmes


En arrivant au Sénégal, je me sentais prête à accepter les réalités du pays, drapée comme j’étais de mon féminisme antiraciste, anticolonial et intersectionnel. Il faut le dire, d’origine marocaine et canadienne, je m’attendais à faire plusieurs parallèles entre le Maroc et le Sénégal. Les premières semaines, l’adaptation à la langue et à la culture ont pris toute mon énergie. J’étais émerveillée par les couleurs, les vêtements traditionnels  et les grandes marches vers les mosquées du vendredi où une mosaïque de personnes s’entremêlent pour créer un arc-en-ciel d’humains dans les rues. J’étais curieuse des chants mourides, fascinée par les buffles et les chèvres libres de se promener dans le quartier sous la protection du voisinage au complet. Lorsque j’ai intégré le bureau du partenaire, j’étais heureuse de constater l’importance que celui-ci portait sur l’équilibre femme-homme dans le bureau. Ouverts d’esprit, nous avions des débats respectueux sur l’environnement, l’égalité salariale, la religion et les droits des enfants. Puis, j’ai été heurtée pour la première fois au débat sur le mariage polygame. 

Le féminisme vs la polygamie

Dans ma vision féministe (qui s’est avérée être très occidentale sur ce sujet), la polygamie ne peut jamais vraiment être équitable pour les femmes. Comment est-ce que cela pourrait l’être ? Les hommes sont les grands vainqueurs, une fois mariés, ils sont les patriarches de la famille, dirigent l’économie, les orientations professionnelles de la femme, celle-ci doit travailler et s’occuper des tâches domestiques et élever les enfants. Lorsque l’homme est assez stable financièrement, il peut prendre une deuxième femme, puis une troisième et enfin une quatrième (même si au Sénégal il est rare que les mariages atteignent quatre femmes, c’est le nombre légal de femmes permis)! Comment, en tant que féministe, accepter que les femmes soient obligées de ne répondre qu’à un seul mari alors que ceux-ci peuvent en prendre jusqu’à quatre, sans égard pour l’avis des premières ! Comment penser l’égalité des genres lorsque le mariage représente une institution de subordination des femmes ? Les femmes aussi devraient avoir droit à quatre hommes ! Sinon, les hommes devraient se contenter de marier une femme. Pourtant la culture étant différente de la mienne, jamais je ne me suis ouvertement positionnée sur la polygamie. À l’écoute, je bouillonnais parfois intérieurement. Mes jugements allaient de pair avec ma vision de l’égalité. 

Saphia Arzhaf et son homologue Oureye Sonko au Forum de gouvernance de Guédiawaye à Dakar au Sénégal Crédit photo: Incconu

Puis lors d’un moment partagé avec une collègue, nous avons abordé la question du mariage. Elle, 27 ans, célibataire, abordait de façon très ouverte le mariage et particulièrement la polygamie.

Je veux être dans un mariage polygame.

Stupéfaction, est-ce que j’ai bien entendu ? À mes yeux ma collègue représentait la femme sénégalaise forte, féministe, indépendante et confiante. 

Tu sais le mariage est une obligation et un fardeau, mais c’est aussi de l’amour et une belle opportunité. Pour moi, la polygamie me permettra de vivre une union saine, je devrai m’occuper de mon mari que 50% du temps, je serai autonome financièrement, je pourrai élever mes enfants à ma façon, je pourrai gérer mon temps comme il m’en chante et je conserverai mon indépendance. Un mariage polygame qui est consenti et non pas imposé par un homme, c’est avoir la liberté de mouvements, de choix et une responsabilité matrimoniale divisée en deux. Tant qu’il y a la bonne entente, ce sera un mariage heureux, avec une famille heureuse et une indépendance conservée.

J’en suis tombée des nues. En fait, j’avais malgré moi une vision occidentale de la polygamie. En soi, je suis également formée de mes expériences, ainsi mon opinion m’appartenait, mais l’ouverture à d’autres façons de voir relève d’un effort personnel de rester ouverte pour décoloniser ses pensées. J’avais le comportement que je ne voulais pas avoir, juger la culture et la place des femmes selon mes propres valeurs. J’avais analysé une situation selon ma vision de féministe occidentale (que je croyais décoloniale et antiraciste).

Ma collègue venait de m’apprendre une grande leçon. Au Sénégal, le mariage était une injonction familiale, amour ou non, il s’agissait bel et bien d’un devoir de se marier. Pour les femmes, il s’agit alors de savoir jongler entre devoirs conjugaux, devoirs domestiques, travail et famille. Pour ma collègue, cet avenir était certain. Le fait d’accepter la polygamie, d’être première ou deuxième épouse devenait une façon d’avoir un contrôle sur sa vie. Selon cette perspective elle peut avoir une famille, un toit, 50% des charges conjugales, plus d’indépendance financière et d’indépendance sur la façon d’élever les enfants. Décoloniser mon regard, c’était aussi me rendre compte que nous n’avions pas les mêmes attentes provenant de nos familles, c’était me rendre compte que l’indépendance en tant que femme et mère n’avait pas la même saveur pour ma collègue. 

L’ouverture d’esprit pour la décolonisation des pensées

À travers cette discussion, ce n’est pas le fait d’être pour ou contre la polygamie qui en est ressorti, c’est le principe de l’importance de décoloniser son regard et tenter de comprendre les meilleurs mécanismes d’émancipation pour les femmes d’une autre culture. La polygamie, lorsqu’elle est consentie, peut ainsi refléter un modèle d’émancipation pour certaines femmes. Car oui il existe plusieurs réalités pour chaque femme. Être une femme canadienne au Sénégal c’est essayer de faire des liens avec sa propre réalité, c’est partager des moments privilégiés, mais c’est surtout aiguiser sa compréhension des autres réalités. La coopération internationale permet la rencontre et l’échange interculturel de grande qualité. Puisque la rencontre bilatérale est si importante, autant se doter des meilleurs moyens d’interaction avec autrui, car après tout, nous sommes plus de sept milliards de personnes avec des réalités parallèles et autant de vérités. Décoloniser ses pensées et son regard, c’est questionner, apprendre et soutenir des choix, des opinions qui permettent l’émancipation des femmes, dans toutes les sociétés. 


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Saphia Arhzaf

L’organisme SUCO répond à beaucoup de mes valeurs et s’inscrit dans une vraie coopération internationale. Après plusieurs années d’études en science politique et en communication, le stage SUCO me permettra de vivre une réelle expérience professionnelle et interculturelle.

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